Il y a bien des manières d'échouer en peinture. Celle d'Olivier Hartemann est d'être là, attentif et déterminé, debout, à la perpendiculaire du papier couché. Il regarde du dessus, et ce n'est pas tout à fait faire face. L'eau œuvre, tronque les formes et mêle les teintes. Le papier changé au matin, séché, gondolé, crevé par un blanc luisant qui déborde la forme attendue, et c'est tout le travail du temps. Ses déceptions, ses surprises, ses écarts inscrivent dans le papier une tentative, un flux, une force, une trace de ce que provoque la peinture : la grande fatigue, une âpreté, une cale sèche, une ardeur immense et une petite chose. Il n'y a rien à voir, presque rien et tout est là. Le débat d'une œuvre impatiente et intense, qui s'en tient à des papiers. Dans l'espace très mesuré qu'il s'accorde, un carré, une paire de carrés, une ligne, il libère une grammaire de formes, de fentes, de nœuds, de fronces, qui ont la toute puissance du repli sur le dedans, sur le sombre. Une ombre brûlée écrase presque tout entier le carré clair, le repoussant vers le fond, le réduisant à déborder. Un rouge nez à nez d'un vert léger, et c'est un faux miroir où l'on attendait la réciprocité. Un et un, et point de double. Il suffit d'une ligne noire pour renverser et refaire. Cadres décalés et fines dissymétries, tout résiste au confinement. Si on lit de l'organique dans ces traces, qu'on s'en débrouille. Il n'y a pas de sujets cachés, pas de restes humains, pas d'empreintes d'objets. C'est une géométrie de choses dites plus que de choses vues. Ce sont des paradoxes, des questions, des énigmes et des apologues que transporte ce peintre. Ce sont des guerres et des morts, des disparitions et des promesses, un jeu où sort la Dame de Pique, que cet alphabet des luttes primaires transforme en un opéra rude et mémorable. Un monde absolument incertain se dessine, exposant le peintre à une épreuve aussi violente qu'une performance, avec la simplicité d'une fresque sur le vif. Texte de Sophie Pène 2008